16 octobre 1900 : premier jour

par Augustin Schnée, alumniste (élève) des premiers jours

Mardi le 16 octobre 1900.
Lever à 5 heures. Après prime le Père Robert dit la dernière messe de communauté à Taintegnies. La messe terminée, les enfants de Taintegnies (Taintignies, NDLR) et les futurs alumnistes de Bure, c’est à dire la 4e section et six enfants de la 3e, se rendent au réfectoire pour y déjeuner. Après le déjeuner, les fondateurs de Bure font leurs adieux et se rendent sous la conduite des Pères Émile et Robert à la gare de Willemeau pour y prendre le train de 7 heures. Le Père Gatien nous accompagne jusqu’à Enghien où nous prenons le train pour Namur. À la gare de Namur, Achille et Georges ont la joie de revoir leur mère. Nous nous arrêtons à Namur pendant 2 heures; 5 enfants vont au refuge avec le Père Robert et les autres sous la conduite du Père Émile se rendent au couvent du Bon Pasteur. Les sœurs nous offrent la meilleure hospitalité et nous les quittons en les remerciant et en leur promettant nos prières. À 1 heure 54 nous reprenons le train pour Grupont où nous arrivons à 3 h. 45. Le Frère Joseph y attendait les futurs alumnistes de Bure. Nous nous rendons joyeux à notre nouvelle maison qui est un magnifique château.

Là, l’agréable surprise !
Une généreuse bienfaitrice veut bien nous photographier tous. Nous lui en exprimons toute notre reconnaissance.

Comme il est déjà 5 h. 1/2,
nous nous rendons en étude pour lire ou écrire des lettres. À 7 heures, le R. Père Pierre, avant de nous donner la bénédiction du Très Saint Sacrement, nous exhorte à nous confier entièrement à Dieu et à aimer l’Assomption qui fait mille sacrifices pour nous faire parvenir au but de notre sainte vocation. Après la bénédiction, nous allons prendre notre premier repas dans le réfectoire de Bure. Après le souper, nous allons prendre du repos dans un dortoir aménagé à la hâte, mais qui ne nuit en rien à notre sommeil.

L’Alumnat de Bure (première partie)

par le P. Polyeucte Guissard

Bonne Presse
Nihil obstat : Parisiis die 25e septembris 1954. Y. Jointer, A.A.
Imprimi potest : Romae die 1e octobris 1954. Wilfrid Dufault, Sup. Gen. A.A.
Imprimatur : Parisiis die 29e octobris 1954. Michel Potevin, V.G.

Télécharger ce document au format PDF

Au printemps 1900, les étudiants de la maison de Toulouse chassés par la persécution, avaient trouvé un abri provisoire au village de Bure, situé à la frontière des provinces de Namur et de Luxembourg, au diocèse de Namur, en Belgique. Cette colonie devait fonder le 15 octobre 1900, le scolasticat de Louvain, détruit de fond en comble le 16 mai 1940, par les bombes allemandes.

Les habitants du village étaient fiers de leur château et, en effet, il avait grande allure.

Cette maison massive, était-ce une abbaye ou un château ? Ni l’une ni l’autre, mais plutôt la villa, contiguë à la ferme des moines de saint Hubert, où l’Abbé venait passer une partie de l’été. Du dehors, elle se présentait comme un vaste quadrilatère surmonté aux quatre coins de quatre tours carrées, terminées en coupoles. La cour intérieure était séparée en deux par un mur. La moitié des bâtisses appartenait et appartient toujours à la ferme.

Reconstruite en 1728 avec une rare solidité, elle avait un aspect monastique. Un large fossé rempli d’eau et de joncs l’entourait de toutes parts. Un pont de pierre, remplaçant l’antique pont-levis donnait accès, au milieu de la façade principale, à ce qu’on nommait d’abord le vestibule de chasse, à cause des scènes cynégétiques qui en décoraient l’intérieur. Ce vestibule, par une porte de chêne, introduisait dans un grand hall de la hauteur de deux étages. De chaque côté montait un magnifique escalier en fer forgé. Cette pièce était assez large pour y tenir de temps à autre des réunions paroissiales ou des meetings électoraux. C’est du haut de cette rampe que le supérieur bénissait la communauté; c’est de là aussi que les étudiants s’exerçaient à la prédication. C’est là qu’au mauvais temps, on prenait les récréations et que retentissait l’écho des rires et des jeux.

Au premier étage comme au second, courait un large corridor de plus de 50 mètres, donnant de chaque côté sur huit ou neuf grandes salles servant jadis de cellules aux moines qui venaient ici en villégiature. Au-dessus, deux immenses greniers servaient de dortoirs, de lavabos, de lingerie, de vestiaire.

Le réfectoire en sous-sol, assez sombre, était une ancienne bergerie. Sur le même plan se trouvait la salle de vaisselle puis la cuisine confiée, comme la lingerie, à des Sœurs bretonnes de Kermaria, exilées elles aussi, et qui avaient au village leur modeste logement.

Il y avait dans toutes les salles de hautes fenêtres géminées et l’on retrouvait un peu partout sur les armoiries des balcons, des cheminées ou des lambris, l’histoire de l’abbaye de saint Hubert : une tête de cerf portant la croix entre les bois, surmontée de la mitre avec la croix et l’épée, pour signifier que les moines avaient sur le pays une juridiction temporelle et spirituelle.

On avait installé la chapelle, dans une salle voûtée, à angle droit de la bâtisse principale, où on descendait par deux marches. Cette chapelle, assez longue, mais trop étroite, et plutôt mal commode, dura jusqu’à la construction du nouvel alumnat, c’est-à-dire une trentaine d’années.

La propriété, entourée d’un mur élevé, enfermait des pelouses, des bosquets, des prairies, un grand jardin potager. Au bout de très peu de temps, on ménagea une cour de récréation assez vaste, mais qui ne fut jamais parfaitement égalisée et que les pluies fréquentes transformaient en bourbier. Plusieurs statues et un Calvaire furent élevés dans les gloriettes, et en 1904, une grotte de Lourdes se dressa à l’angle le plus éloigné de la prairie. C’est dans la pierre de fondation que fut scellée une bouteille contenant la liste de tous les religieux et alumnistes présents. Telle quelle, la maison, en dépit de ses allures majestueuses, gardait l’austérité de tous les alumnats commençants. La pauvreté était totale et le confort inexistant. On avait du moins un toit solide, des murs inexpugnables, de l’espace à revendre et l’air vif des plateaux d’Ardenne.

1904-1905 – Première section avant de partir à Taintegnies
Album Alumnat de Bure 1900-1919

Les étudiants en route pour Louvain croisèrent, en gare de Jemelle, les premiers alumnistes. Ainsi, la fondation de Bure remonte au 16 octobre 1900. Les 15 petits fondateurs venaient de Taintegnies sous la conduite des PP. Emile et Robert. Le personnel devait se compléter par l’arrivée du P. Damascène, qui serait à la fois professeur et économe. C’était peu et c’était assez, car on n’avait pour commencer qu’une section de grammaire et une section préparatoire. Le nouveau supérieur était le P. Pierre Descamps, fondateur des Châteaux, de Roussas et de Taintegnies, à qui incombait la charge d’acclimater en Belgique l’esprit des origines. Inutile de dire qu’auprès de la paisible population agricole et profondément chrétienne, l’accueil fut des plus sympathiques. L’amitié réciproque, après un demi-siècle, ne s’est pas refroidie. Dès le premier jour, Bure avait adopté l’alumnat. Entre les deux s’établirent immédiatement des relations, non seulement de bon voisinage, mais de services mutuels et de véritable famille, surtout aux heures de danger.

Cette bienveillance fut favorisée par la présence sur le siège épiscopal de Namur de Mgr Heylen, ancien religieux Prémontré de l’abbaye de Tongerloo, qui se montra toujours d’une grande bonté et d’une grande largeur vis-à-vis des religieux exilés. D’ailleurs, il devait contracter avec l’Assomption des liens très étroits quand il fut élu président des Congrès eucharistiques internationaux. Déjà en juillet 1900, il avait visité les Pères de Bure et les avait comblés de prévenances. De plus, le curé de la paroisse, le vénérable M. Dupuis, lecteur enthousiaste de la Croix, ultramontain, légitimiste ardent, fut aussitôt un grand ami. Pas une fête où il ne fût invité à la table de l’alumnat. On était sûr qu’au dessert il se lèverait pour porter avec sa voix claironnante un toast vibrant au Pape et à l’Assomption. Tous les jours il arrivait, à la récréation de midi, pour faire sa partie de boules avec les Pères. Il réjouissait les enfants par ses exclamations et son langage pittoresque. A cette époque, 1902-1903, le P. Emmanuel passait à Bure une partie de l’année pour y rédiger dans la solitude les Notes et Documents pour servir à l’histoire du P. d’Alzon. Il était accompagné du FR. Joseph Biendiné, qui s’amusait à jouer du cor, dans le jardin à la nuit tombante, et quand le P. Emmanuel lui demandait qui était ce chasseur attardé, le FR. Joseph répondait innocemment qu’il n’avait rien entendu. Quand, en 1903, le P. Emmanuel fut élu Supérieur général, lors de sa première visite à Bure, le bon curé qui tutoyait tout le monde, lui dit en lui mettant la main sur l’épaule : « Eh bien ! t’as pas grandi. » Le P. Emmanuel, qui ne perdait jamais un pouce de sa taille, fit semblant, lui aussi, de n’avoir rien entendu… Telle était l’atmosphère cordiale ou allait vivre l’alumnat.

Le dévouement de la paroisse envers les Pères et les enfants s’incarnait dans le brave Nicolas Laffineur, chrétien de vieille roche, pratiquant intrépide, Tertiaire de Saint-François, fervent comme on l’était au moyen âge. Il fut tout de suite familier de la maison, toujours prêt à rendre service, avec ce sourire inoubliable qui éclairait sa barbe rousse. Il connaissait toutes les générations, confondait tous les noms, reconnaissait les figures, populaire plus que personne, et il restera une figure typique dans la mémoire reconnaissante de tous les anciens qu’il choyait comme ses propres enfants.

Nicolas Laffineur (juillet 1937)

Le village est entouré de collines verdoyantes mirées dans les eaux de la Lomme. Sur la plus proche, se dresse un sanctuaire entouré d’un boqueteau, où s’abrite une Vierge miraculeuse : but fréquent de promenades et de pèlerinages. On y allait souvent dire la messe et communier; aux solennités, on suivait la foule implorant la protection de la Madone tutélaire à qui l’on chantait le cantique narrant sa légende, oeuvre du P. Edouard Bachelier. De là-haut, on découvrait tous les villages d’alentour dans un paysage merveilleux. Mais l’excursion de choix était à l’église de Saint-Hubert, élevée en 1926, au rang de basilique, où l’on vénère les reliques du grand apôtre de l’Ardenne, le prince-évêque de Liége, mort en 726. Du monde entier l’on vient y chercher la guérison de la rage. Pasteur disait que s’il était mordu, il irait à Saint-Hubert avant de recourir au sérum. Quelles courses enchantées à travers la grande forêt pleine de mystères et de légendes ! A côté de ce haut lieu, que de buts magnifiques offerts à nos ardeurs ! Les grottes de Han, toutes proches, une des merveilles du monde; les bords de la Lesse, Dinant, Rochefort, où nous recevaient largement les Trappistes; Nassogne, Resteigne, le Bestin, où des amis nous réservaient toujours une table généreuse ! Enfin, les mille détours des sentiers, des champs, des coteaux; qui a vécu à Bure ne peut en détacher sa pensée et son cœur.

L’ameublement sommaire de la maison fut grandement facilité du fait que les étudiants avaient laissé sur place à peu près tout leur mobilier. Il était fruste et suffisant. A la chapelle, les rangs des plus petits pouvaient s’agenouiller sur un banc, mais ils n’avaient pas d’accoudoirs. Et ils étaient ainsi protégés contre la somnolence.

On s’éclairait au pétrole et plus d’un y prit sa myopie précoce. Ni les dortoirs ni le réfectoire n’étaient chauffés. Durant les durs hivers, il fallait le matin, avant de se laver, casser la glace dans les cuvettes, et l’on ne traînait pas pour s’habiller.

La cuisine était abondante, mais d’une simplicité spartiate. Le goûter consistait en un morceau de pain arrosé d’eau fraîche. Et pourtant, sauf quelques accidents, les santés étaient florissantes. D’ailleurs, à partir de la deuxième génération, la majorité des enfants venaient des familles patriarcales de la région, où la vie était rude alors et ne connaissait point les raffinements d’aujourd’hui.

Aux premiers alumnistes fournis par Taintegnies, se joignirent presque aussitôt quelques recrues d’Arras. Nous trouvons parmi les fondateurs de 1900, les PP. Rodrigue Moors, provincial de Belgique; les PP. Isaïe Favier, Gilbert Delesalle. La seconde année est celle des PP. Aubain Colette, Nestor Craisse, Sulpice Galloy. Viennent en troisième lieu les PP. Sevrin, Polyeucte Guissard. Dans le clergé séculier, l’abbé Jean-Baptiste Collard, Adolphe Dury, mort au champ d’honneur; puis le chanoine Misson, l’abbé Davin, l’abbé Culot, l’abbé Tavier, mort en captivité; l’abbé Rousselle, l’abbé Rézer.

Au début, par la force des choses, la majorité était française. Il y avait quelques Flamands. Au bout de deux ans, à peu près tout le monde, sauf de rares Français, venait des provinces wallonnes : Luxembourg, Namur, Hainaut. Il en fut ainsi durant tout le supériorat du P. Pierre, qui accueillit pourtant un Grec et un ou deux Anglais. Plus tard, jusqu’à la Grande Guerre, la Bretagne envoya un fort contingent annuel. Il y eut aussi quelques élèves du Grand-Duché de Luxembourg, deux ou trois Allemands, des Polonais et un Hongrois recrutés par nos Pères de Russie.

Dans l’ensemble pourtant, Bure fut un alumnat wallon, jusqu’à ce qu’il le devînt exclusivement à sa seconde fondation.

L’histoire au jour le jour de l’alumnat qui s’appelait : ‘Alumnat de l’Assomption’, est celle que nous avons décrite dans toutes les maisons similaires. Etudes, piété, travaux manuels, fêtes, le tout conduit avec une fermeté paternelle par le P. Pierre, soucieux d’établir dans leur intégrité les coutumes primitives. Nous avons dit qu’il y apporta quelquefois une rigidité qui aurait gagné à s’assouplir, et à s’adapter davantage au caractère d’un pays si différent de sa Savoie ou du midi de la France. Reconnaissons loyalement que, grâce à lui, l’esprit des alumnats s’est perpétué à Bure avec une fidélité à laquelle tous les visiteurs rendent un fervent hommage. C’est lui qui a implanté dans notre région ardennaise les mœurs assomptionistes. C’est de 1900 que date, en somme, le commencement de la province belge, qui trouve à Bure son berceau.

En 1908, le P. Burgard fut désigné pour prendre sa succession, et il se mit à l’œuvre avec un dévouement et une ardeur qui devaient sous peu le conduire au tombeau.

Frère Burgard

Il avait depuis longtemps une santé délicate et une toux sèche qu’il ne soigna jamais sérieusement. Par ailleurs, très nerveux, il ne savait pas discipliner une activité qui devenait agitation. Jeune encore, très idéaliste, il se faisait comme tous les débutants, certaines illusions sur les enfants et prétendait appliquer à l’éducation des méthodes confiantes qui lui valurent quelques désenchantements, dont sa grande sensibilité s’affecta plus que de raison. Dès la fin de 1910, il fut évident qu’il était sérieusement atteint. Il ne voulut point en convenir, n’accepta personne en tiers dans les visites du médecin et se traîna ainsi quelques mois. On l’obligea enfin à prendre du repos sur la Côte d’Azur. Il escomptait un prompt retour. Ce fut un adieu définitif. Il mourut de la poitrine à l’automne de 1913, sans avoir donné sa mesure.

On le remplaça en 1912 par le P. Marie Joseph Novier, vétéran des Missions d’Orient. C’était avec son prédécesseur un contraste frappant. Calme, sage, pondéré, il faisait tout avec une intelligence raisonnée, une prudence méticuleuse. On pouvait être sûr avec lui de ne point risquer une aventure. Il fut l’homme providentiel envoyé à Bure pour traverser, avec le minimum d’accidents, la guerre de 1914.

Le 11 août, les communications sont coupées et toutes les correspondances supprimées. Huit enfants que les parents viennent chercher rentrent dans leurs familles. Il en reste 31. On continue les classes : alors, l’année ne se terminait qu’à l’Assomption. Cependant. les esprits sont distraits et l’on est forcé d’avancer les vacances de quelques jours.

Le 11 août, premières patrouilles. Le 20, tout le pays est envahi et l’on entend le bruit de la bataille de Charleroi. Après quoi, le calme renaît et l’on demeure sans nouvelles.

On passe son temps au mieux, en courtes promenades aux alentours et travaux manuels. Il ne saurait être question d’envoyer à Taintegnies les grammairiens finissants. On organise donc à Bure une première section d’humanités. On ne fait point de recrutement et les études recommencent le 22 septembre, avec deux sections de grammaire et la première d’humanités.

Quelque temps après, l’un de ceux qui étaient rentrés chez eux revient, ce qui porte le nombre des enfants à 32 : avec 8 religieux et 5 Sœurs, cela donne 45 bouches à nourrir.

Tout le monde pensait que la guerre serait terminée à Noël au plus tard, et l’on prenait son mal en patience. Mais il fallut bientôt s’organiser pour une épreuve dont on ne voyait pas la fin.

Pour les humanistes, les livres manquaient, sauf ceux d’algèbre et de géométrie. Les professeurs se résignent à dicter leur cours. Cette année se solda par un échec total.

Au mois de mars, 2 Alsaciens regagnèrent leur pays. Sur les 5 qui restaient, 2 seulement étaient capables de suivre le programme. C’est ainsi qu’en 1915, l’année scolaire comprit une seule année d’humanités de 17 élèves, et la première section de grammaire composée de Il élèves. Deux retardataires formaient une section à part.

En 1916, on reçoit enfin des livres des maisons de Gempe et de Taintegnies. Un élève de grammaire se retire pour incapacité et devient Frère convers. Ainsi, l’année 1916-1917 compte 27 humanistes : 17 en rhétorique et 10 en seconde.

Après une petite retraite, la veille de la Pentecôte, les rhétoriciens annoncent leur décision : 3 iront au noviciat à Louvain, 3 chez les Rédemptoristes français à Tournai, un chez les Passionistes belges, un au Séminaire de Bastogne. Les 9 autres se destinent à divers Séminaires ou Congrégations de France, mais, en attendant de pouvoir franchir la frontière, ils vont à Sart-les-Moines commencer leur philosophie. A peine y sont-ils, d’ailleurs, qu’ils demandent tous, sauf un, à rejoindre le noviciat de Louvain, ce qui leur est accordé.

L’année 1917-1918, Bure n’a plus qu’une section de rhétoriciens, au nombre de 10. A la fin des classes, l’un déclare vouloir entrer au Séminaire et 9 à l’Assomption. L’un de ces derniers cependant change d’idée, entre au noviciat des Jésuites et meurt un mois et demi plus tard, emporté par la grippe espagnole. Bure désormais restera vide d’alumnistes.

Dire les difficultés rencontrées durant ces années, les privations, les angoisses, les réquisitions, les tracasseries de l’occupant, serait refaire une histoire identique pour chaque maison. Le 8 décembre 1916, religieux et enfants se virent sur le point d’être déportés en Allemagne comme chômeurs. Ce ne fut qu’une chaude alerte et ils attribuèrent leur salut à Notre-Dame de Bure.

Le 29 janvier 1918, la maison faillit être la proie des flammes. Un incendie attisé par un vent violent se déclara à la ferme, la détruisit entièrement et se propagea rapidement jusqu’aux greniers de la maison remplis de paille et de fagots de bois.

Les habitants du village, aidés de quatre soldats allemands accourus de Tellin, réussirent à couper le toit et à protéger l’alumnat. On avait à la hâte déménagé sur la pelouse à peu près tout le mobilier, et il fallut quinze jours pour tout remettre en place. Dans la confusion, on aurait pu redouter le pillage. On y perdit seulement 10 kilos de lard et 25 kilos de riz, ce qui, à cette époque, était une fortune contre la disette croissante. C’est dans cet incendie que disparurent deux tours de l’ancienne bâtisse, car la reconstruction de la ferme ne tendit qu’à la commodité, sans s’occuper de tradition ni d’architecture. Au début du sinistre, une Sœur avait saisi une statue de la Sainte Vierge et, la tournant vers le feu, lui avait dit : ‘Sainte Vierge, je vous confie la maison’, et la Sainte Vierge l’avait gardée.

En septembre 1918, il ne restait à Bure que les PP. Marie Joseph et Marcien, le FR. Clément et un alumniste postulant convers. A la fin du mois, deux ou trois cents soldats allemands qui reculent de Charleville, viennent loger à la maison. Celle-ci, désormais, située dans la zone d’étapes, sert de relais à des troupes sans cesse renouvelées qui refluent lentement. Le 11 novembre, la discipline disparaît, la révolution dissout l’armée et l’on voit les soldats abandonner leurs armes, dégrader leurs chefs et s’en aller les mains en poches après avoir fait sauter leurs munitions. C’est bien la fin et la délivrance. Il faudra plusieurs jours pour débarrasser l’alumnat du fumier qu’ils y ont laissé.

Après l’armistice, l’alumnat ne fut pas reconstitué. On donna les raisons suivantes de cet abandon qu’alors on estimait définitif.

La maison n’était que louée, et comme elle était à vendre, on pouvait craindre d’être obligé de la quitter d’un moment à l’autre. On ne tenait pas à l’acheter, car elle avait besoin de sérieuses réparations que le propriétaire ne voulait pas faire. Le rez-de-chaussée était humide. L’eau de table était suspecte, principalement à cause de la proximité immédiate de la ferme qui, d’ailleurs, convenait mal à côté d’un alumnat. Le village était assez loin des grands centres. Les ressources locales étaient insignifiantes, et l’on avait toujours des dettes. Ces objections, aujourd’hui, feront sourire les habitants du nouvel alumnat. Mais elles furent alors décisives et l’alumnat connut un sommeil de huit ans. On avait, à deux reprises, depuis la fondation, suspecté la salubrité de l’eau potable.

Au début de janvier 1905, 3 alumnistes furent atteints de fièvre typhoïde. L’alumnat fut licencié pendant trois semaines et les malades soignés sur place se remirent rapidement. L’épidémie ne se propagea point. Il y eut quelques cas au village, et le seul mort fut justement Jean Laffineur, âgé de vingt ans, le fils du brave Nicolas qui en porta longtemps le deuil. L’analyse de l’eau ne fut pas concluante. On ne détermina pas avec certitude la cause de la maladie, et le fait que le défunt n’eût point de contact avec les alumnistes laissait planer un doute.

Le 9 avril 1906, le P. Sulpice Bardin-Couturier expirait après une longue maladie de poitrine apportée de Rome et de Miribel.

Le 23 juin 1909, un alumniste très robuste, Joseph Lanuzel, du Finistère, était emporté en quelques jours par une typhoïde compliquée de pneumonie. Enfin, en mars 1919, le P. Marcien Claisse mourut de la grippe espagnole contractée au chevet des malades de Bure où sévissait l’épidémie. Tel est le bilan de mortalité pour l’alumnat de 1900 à 1919. Il n’avait, on en conviendra, absolument rien de remarquable.

Durant cette première phase, à côté des trois supérieurs successifs, nous trouverons les bons ouvriers dont il nous faut garder les noms. Ce sont, avec le P. Pierre, les PP. Damascène Dhers, Robert Fonteyne, Valéry Michel, Pierre-Célestin Régnier, Gausbert Broha, Sulpice Bardin, Marcien Claisse, Régis Serine, Richard Delbosc, Philippe Paisant, Patrice Pradel, Prosper Van Malleghem, Vital Chaffard, BIaise Chéruy, Alexis Chauvin, Luc Neveu, Marie-Alfred Goettelmann. Avec le P. Burgard, les PP. Marie-Gabriel Soulice, Rodolphe Martel, Marius Dumoulin, Gérald Saule, Michel Pruvost, Walbert Renaud, Albert Catoire, Chérubin Artigue, Aristide Hovaere, Séverin Sevrin, Toussaint Chazalon, Kyril Balabanoff, Libert Spinnaël.

Avec le P. Marie-Joseph : les PP. Libert, Henri Piérard, Nestor Craisse, Yvon Le Floc’h, Justinien Henquinet, Aimé Badaroux, Pépin, Cassien Dubost et quelques autres qui ne sont point restés fidèles à l’Assomption. Ajoutons-y, jusqu’en 1908, le Fr. Amable du Buysson, qu’une infirmité empêcha de gravir les derniers degrés de l’autel et qui se consacra avec beaucoup de zèle au soin de la bibliothèque et des malades qu’il entourait d’une sollicitude maternelle.

A part le P. Marcien qui s’identifia durant seize ans avec l’alumnat d’avant-guerre, les autres professeurs y passèrent trois ans au plus, et sans doute, cette mobilité du personnel, explicable par les circonstances de temps et de personne, fut l’inconvénient le plus grave de cette dernière période.

L’Alumnat de Bure (deuxième partie)

par le P. Polyeucte Guissard

Bonne Presse
Nihil obstat : Parisiis die 25e septembris 1954. Y. Jointer, A.A.
Imprimi potest : Romae die 1e octobris 1954. Wilfrid Dufault, Sup. Gen. A.A.
Imprimatur : Parisiis die 29e octobris 1954. Michel Potevin, V.G.

Télécharger ce document au format PDF

Bure, abandonné en 1920, demeura vide pendant cinq ans. De temps à autre, des groupements de jeunesse y trouvèrent un campement provisoire; mais aucun hôte ne s’y installa de manière durable. II était évident que le vieux moutier attendait le retour de ses anciens habitants.

Le comte Carton de Wiart, qui avait acheté la propriété, désirait la revendre. Il avait constaté, sans doute, que les réparations seraient trop onéreuses. II enleva du château un certain nombre de pièces qui avaient une valeur historique : blasons ou plaques de cheminées et attendit un acquéreur. La maison, dans l’état actuel, ne pourrait être estimée à un prix très élevé et seule une œuvre comme la nôtre pourrait être tentée par elle.

Or, en 1923, la Belgique et la Hollande ayant été érigées en province, elles devaient, comme les autres, pourvoir sur leur territoire à leur propre recrutement. Il n’existait plus en Belgique qu’un alumnat de grammaire, Zepperen, et un alumnat d’humanités, Sart-les-Moines. Les Wallons devaient donc pour leurs études se transporter en pays flamand, ce qui pouvait être un obstacle.

Aussi, les religieux wallons firent-ils pression sur le P. Remi Kokel, provincial de Belgique-Hollande, pour qu’on reprît un alumnat en Wallonie. On fit dans ce but plusieurs recherches et finalement on revint à Bure, où nous attendaient les regrets et la sympathie unanimes de la population. Le vieux Nicolas Laffineur, que tous les anciens ont connu, qui faisait un peu dans le village fonction de vicaire in partibus, accomplissait chaque jour un pèlerinage à Notre-Dame de Bure pour le retour des alumnistes.

Son vœu fut exaucé. Bure fut racheté en 1925 et l’on décida d’y rouvrir l’alumnat à la rentrée d’automne.

Le P. Nestor Craisse, ancien alumniste des débuts et professeur de Bure, fut choisi pour devenir son deuxième fondateur. Au début des vacances de 1925, il arriva donc dans la vieille bâtisse désolée, avec les PP. Gonzalve Wélès, économe, et Liguori Ruytens, futur professeur, ainsi que 3 Frères convers. C’était la pauvreté et presque la misère. Mais on se mit courageusement à l’ouvrage. La population vint en aide de toute manière, les autres maisons envoyèrent livres et ameublement, de généreux bienfaiteurs surgirent et, le 1er octobre 1925, l’alumnat entrait dans sa seconde vie.

La première année imposa aux pionniers de nombreuses privations, surtout durant l’hiver où le problème du chauffage se posa de façon aiguë, dans un pays où le froid est assez rigoureux. Les religieux réduits au strict minimum durent se multiplier : tour à tour surveillants, professeurs, menuisiers ou manœuvres. Ils furent secondés par le dévouement admirable de M. l’abbé A. Culot, curé de Mirwart, qui vint par tous les temps, à pied, de sa paroisse voisine, assurer une classe, uniquement pour l’amour de Dieu. Les enfants étaient une trentaine. 10 venaient de Zepperen pour implanter les traditions; les autres furent recrutés sur place. Le nouvel alumnat fut placé sous le patronage de Marie-Médiatrice.

Pour assurer les ressources, on se tourna spécialement vers la petite sainte Thérèse et l’on organisa un tour continu de neuvaines à la Sainte de Lisieux.

La deuxième année débuta avec 50 enfants.

Durant les vacances, on avait élevé, en face de la maison, un modeste local de 20 mètres sur 8 mètres, en blocs de ciment, pour servir de salle de conférences et de récréations. Elles eurent bien vite un grand succès auprès des habitants et tout en faisant du bien aux auditeurs elles furent d’un bon rapport. Les alumnistes de leur côté en firent leur salle de fêtes. Que de réunions d’anciens, que de séances de cinéma, que de fêtes de charité se sont déroulées dans ces modestes murs ! Un incendie les a détruits en 1948. Sans doute sera-ce l’occasion d’élever à la place une construction plus moderne et plus spacieuse.

L’hiver de 1927 apporta la première épreuve. Comme on n’avait pas de charbon, il fallait chercher, les jours de congé, du bois de chauffage dans la forêt prochaine. Une grippe très maligne sévit dans la communauté et l’on fut contraint de licencier les alumnistes durant une quinzaine.

Aux vacances de Pâques, les alumnistes de Sart vinrent passer quelques jours avec leurs benjamins. Ces rencontres fraternelles, qui durèrent jusqu’à ce qu’on établît les vacances de Pâques en famille, étaient pour tous aussi joyeuses que salutaires. Cette année aussi l’alumnat prit part, de plein droit, aux solennités grandioses qui marquèrent le XIIe centenaire de la mort de saint Hubert. Les fêtes furent présidées par un cardinal légat, et l’église de Saint-Hubert fut élevée au rang de basilique mineure.

L’année 1927-1928 donna à Bure 60 enfants répartis en trois sections. La maison fut rajeunie et considérablement modernisée. Les études et les classes furent repeintes au sicco. On établit des bains et des salles de douches, une nouvelle cuisinière remplaça l’ancienne démodée; les énormes piliers du réfectoire disparurent et firent place à des colonnes de fonte, ce qui donnait un peu plus d’espace et de lumière.

C’est également cette année que fut reprise l’heureuse tradition de la réunion des anciens. Ceux-ci, très nombreux en Wallonie, surtout dans le diocèse de Namur, restent très attachés à leur maison. Ils y passent volontiers, toujours accueillis comme des Frères. A l’assemblée annuelle, ils sont fidèles et toujours plus nombreux : chanoines, doyens, curés, professeurs, pieux laïques, voire même un évêque, -Mgr Piérard, -ils redeviennent pour un jour aussi jeunes que les alumnistes et ce sont eux qui se font nos plus efficaces recruteurs. Toutes les générations y sont représentées depuis la première avec M. l’abbé Collard et le P. Rodrigue Moors, actuel provincial de Belgique, la seconde avec M. le chanoine Misson, décédé en 1945. MM. les abbés Culot, Davin, etc., la troisième avec MM. les abbés Rézer, doyen de Nassogne, longtemps dynamique président de l’Association; l’abbé Tavier, mort en captivité, etc., jusqu’aux années les plus récentes. Rien ne vaut ces journées de liesse et de solennité fraternelle pour assurer du passé au présent la continuité de l’esprit et des traditions.

Le progrès fut continuel, si bien qu’en 1932, Bure comptait 80 alumnistes. Il venait d’en envoyer 17 à Sart-les-Moines. La maison était comble et le problème se posait chaque jour plus urgent d’aménagements nouveaux. Mais le P. Nestor qui en rêvait, ne devait pas avoir le bonheur de les réaliser.

En 1934, au terme de son troisième triennat, il quittait l’alumnat avec lequel il s’était à ce point identifié qu’on avait peine à se le figurer sans lui. A juste titre, il conservait le nom de refondateur de Bure.

C’est le P. Jean-Emmanuel Lieffring qui prit la succession. Il avait vingt-huit ans et deux ans de sacerdoce, mais déjà une gravité précoce qui lui permettrait de s’imposer. Le personnel de la maison comprenait ensuite : le P. Gonzalve, chargé, outre ses cours de sciences et de lecture, des relations avec les bienfaiteurs et du bulletin Jeunesse, rédigé avec tant de soin et d’une plume si alerte qu’il était copié par tout le monde.

Le P. Maubert, professeur de troisième : saluons en passant ce vétéran des alumnats de grammaire qui inculqua à tant de générations une connaissance solide du latin et du grec et qui abandonna avec nostalgie les collines de Bure pour la poésie, mais aussi les fumées de Sart-les-Moines. Le P. Eleuthère Elsen, professeur de quatrième; le Fr. Marie Fidèle Lerot, professeur de cinquième; le P. Rombaut Lambré, professeur de sixième; le P. Nivard Prévôt, économe; le P. Eduardus Van Berkel, professeur de flamand. Enfin, le Fr. Théodore Kruift, convers, jardinier, commissionnaire et factotum.

De nouveau, au début de l’année scolaire, la grippe s’abattit sur la maison, mais on n’eut pas besoin de renvoyer les enfants. Plusieurs cas d’appendicite se déclarèrent subitement, et certains durent être opérés d’urgence. Le P. Jean-Emmanuel écrivait, à la fin du premier trimestre :

La maison devient trop petite, car on ne peut dépasser 80. Il faudrait recevoir 90 à 100 élèves pour avoir des sections également fournies. J’ai exposé cela au Père provincial, il m’a répondu : ‘Vous n’avez pas d’argent, il ne faut pas songer à vous agrandir.’

C’était une sage réponse qui ne résolvait rien. La situation deviendrait plus urgente lorsque deux ans plus tard on déciderait d’adopter les six années d’humanités, pour permettre à nos élèves de conquérir leurs diplômes officiels.

Mais le jeune supérieur était d’un pays et d’une race obstinés. Il résolut d’aller de l’avant. Il s’assura lui-même des concours importants auprès de bienfaiteurs nouveaux, intéressa à son projet le R. Père général, et fit immédiatement dresser les plans d’une nouvelle bâtisse. Ces plans magnifiques, dus à un ancien alumniste, exposés dans la salle de récréation, excitaient l’admiration, mais étaient généralement contemplés avec un scepticisme souriant. Jamais on ne pourrait réaliser ce beau rêve. Et pourtant, l’impossible fut réalisé, et dans un temps record. Les nouvelles constructions, en pierre de taille du pays, consistent en une aile posée en équerre contre la tour d’angle, de façon qu’on l’aperçoive de face en franchissant le portail d’entrée. Elle ferme la cour du côté du jardin. Son architecture et son aspect s’harmonisent parfaitement avec le bâtiment ancien et en constituent le prolongement naturel. C’est une réussite. On y trouve, au sous-sol, un vaste réfectoire et une nouvelle cuisine très claire. Par un escalier en terrasse, on accède au rez-de-chaussée où s’étendent les classes, l’étude, un préau et des W.-C. Au premier, les cellules de part et d’autre d’un corridor, et enfin, la chapelle; au deuxième étage, des lavabos vastes, avec eau courante.

Les anciens locaux ont été aussi transformés. L’ancien réfectoire a disparu, on en a fait une salle de vaisselle, des salles pour les légumes et les provisions. Au-dessus, l’habitation des Sœurs, et, tout en haut, un vaste dortoir de cent lits, qui fait suite aux vieux dortoirs où gelaient les anciens.

En dessous, un corridor en ciment est bordé des deux côtés d’une double rangée de chambres qui remplacent les anciennes cellules, les classes et l’étude. Au rez-de-chaussée, les parloirs, la salle de récréation, des dépenses, des débarras. Le vestibule de chasse, le grand hall et son escalier monumental avec sa rampe en fer forgé ne sont plus qu’un souvenir. L’ancienne chapelle, la sacristie, les caves, la menuiserie et les divers locaux sont restés en état, mais plusieurs ne servent plus que de remise. Signalons encore, au-dessus du vieux réfectoire une grande salle de récréation pour les jours de pluie, qu’on peut transformer en théâtre, et au-dessus, une belle infirmerie. Le chauffage central distribue une agréable température dans ces murs parfaitement étanches.

Le 17 juin 1937, le T. R. P. Gervais, entouré de nombreux religieux de la province et d’un groupe compact d’anciens bénissait la nouvelle chapelle, d’un style original et du plus bel effet. Les arcades qui en divisent les travées lui ménagent une perspective d’une profondeur impressionnante. Elle paraît plus longue qu’elle n’est, en réalité. Deux rangées de stalles peuvent recevoir une centaine d’enfants et, sous la tribune, l’espace libre peut donner accès à autant de visiteurs.

Chapelle – 1936

C’est M. le chanoine Misson qui célébra la messe sur le superbe autel de marbre. En septembre de la même année, le P. Jean-Emmanuel, son oeuvre terminée, reprenait, à Sart, sa classe de poésie et le P. Nestor revenait, à nouveau dans cet alumnat dilaté, dont on pensait bien qu’il serait longtemps à l’abri de nouvelles vicissitudes.

Hélas ! l’année suivante, au début de juin, un incendie dont on ne put déterminer la cause, éclata, un matin, dans la sacristie, à l’extrémité de l’aile neuve. Le feu fut si rapide et si violent qu’on ne put pas sauver grand-chose de la chapelle, et qu’au dortoir plusieurs élèves perdirent leur trousseau. Il fallut écourter l’année. Heureusement, les murs étaient solides. Ils résistèrent parfaitement. On se mit d’arrache-pied à la restauration, on entreprit par une campagne de prédications dans les paroisses de trouver les ressources nécessaires pour relever les ruines et à la rentrée, Bure reprenait sa marche en avant.

8 juin 1938

Le 10 mai 1940, le Père provincial de Belgique était à Bure pour la visite canonique, quand éclata comme le tonnerre, la nouvelle de l’invasion. On était aux premières loges. Jemelle était bombardée à 5 heures du matin et la ligne de Bruxelles à Arlon était coupée. Le P. Louis Debry se rendit à pied à Rochefort et mit dans les derniers trains en partance, les enfants qui pouvaient atteindre leurs familles. Il en restait 13 qui ne pouvaient rejoindre la province de Luxembourg. Ils se dirigèrent avec le P. Nestor et quelques religieux, vers Saint-Gérard, puis Sart, puis Taintegnies, et aboutirent finalement au Bizet, où ils attendirent les événements. Après la capitulation du 28 mai, ils revinrent à Bure, par petites étapes et par des moyens de fortune. Le dernier religieux avait quitté l’alumnat le 12 mai, laissant la clé au maire du village. La maison avait peu souffert si ce n’est, comme partout ailleurs, de légères déprédations. L’année scolaire, avec les enfants qui revinrent en partie, s’acheva vaille que vaille jusqu’aux vacances.

Un calme relatif s’établit alors en Belgique et les classes reprirent leur cours normal durant toute la durée de la guerre. Si les privations n’épargnèrent pas les alumnistes, du moins la vie fut plus facile que dans les régions industrielles. La ferme fut d’un grand secours. Dans ce pays, entièrement agricole, on trouva des pommes de terre qui sont la base du régime. Les familles se firent un devoir de fournir quelques suppléments aux enfants et surtout, supérieur, économe, religieux firent de nombreux voyages pour en rapporter des provisions, malgré les tracasseries des contrôleurs au ravitaillement qui infestaient toutes les voies de communications.

En 1941, le P. Jean-Marie Decorte remplaça le P. Nestor, qui regagna Sart pour la seconde fois.

Le T.R. Père général fit à Bure une rapide visite, en juillet 1942, pour encourager cette maison quelque peu isolée.

Les Allemands étaient peu nombreux aux alentours immédiats, et l’on fut presque toujours assez tranquille. Cependant, en août 1944, un Allemand ayant été abattu par le maquis, à l’entrée de la localité, il y eut dans le village et les villages voisins des rafles d’otages, et l’on put craindre un moment d’être pris dans les représailles. Il n’en fut rien, heureusement.

La Libération se fit sans incident, et l’on pouvait remercier Dieu d’avoir traversé la guerre sans accroc, quand tout fut remis en question par l’offensive des Ardennes, en décembre 1944.

La poussée allemande dépassa légèrement Rochefort, et Bure fut ainsi en première ligne, durant quelques semaines réellement tragiques.

Du 1er au 4 janvier 1945, Bure fut l’enjeu de combats acharnés. Il fut pris et repris quatre ou cinq fois, tandis que les Pères et toute la population étaient réfugiés dans les caves de l’alumnat. Les projectiles de moyen calibre ne pouvaient endommager sérieusement des murs aussi solides et aussi épais. La maison eut maintes blessures, mais aucune ne fut mortelle. La Libération définitive eut lieu, le 4 janvier. Le village était entièrement détruit depuis l’entrée jusqu’à l’église. Les enfants, qui étaient en vacances de Noël, ne purent rentrer qu’au début de février. On avait, entre temps, réparé toitures et carreaux. Il fallut un peu plus de temps pour remettre en état le chauffage central et la première année 1945, fut assez inconfortable à cause de l’hiver particulièrement rigoureux. Une lourde épreuve frappa l’alumnat, quelques jours après la bataille. Le P. Charles Bier qui recherchait aux environs les cadavres alliés, mit le pied sur une mine terrestre qui lui arracha le pied. Transporté à l’hôpital, il dut y subir l’amputation de la jambe droite; heureux encore de survivre aux terribles blessures qui auraient pu être mortelles. En 1946, Bure célébra avec une solennité spéciale, au milieu d’un concours énorme d’anciens, le 75e anniversaire de la fondation des alumnats, que présidait Mgr Piérard, ancien de Bure, vicaire apostolique de Beni. Le P. Jean-Marie, nommé supérieur de Bruxelles, laissait la place au P. Ernest Crèvecœur, qui lui-même, après trois années sans événements notoires, transmettait ses pouvoirs au P. Séverin Sevrin, ancien de 1902-1906.

En 1950, Bure fêtera le cinquantenaire de sa fondation, 16 octobre 1900. Puisse ce demi-siècle de travaux, d’épreuves, de succès, avoir préparé pour l’antique demeure un avenir aussi fécond que son glorieux passé !

Ruines et résurrection

L’Alumnat de Bure dans la contre-offensive des Ardennes
(décembre 1944-janvier 1945)
Relation par le P. Jean-Marie Decorte, Supérieur
Mai 1945

Télécharger ce document au format PDF

En ce beau mois de mai,
il m’est agréable de raviver pour nos Chers Amis le souvenir de la tragédie de Bure. Ce sera, à la fois un hymne à Marie qui protégea le village et l’Alumnat du haut de sa colline et une satisfaction de la légitime curiosité de nos chers lecteurs qui demandent depuis si longtemps le récit de notre histoire.

C’était donc à la fin du mois de décembre 1944…
Le trimestre s’était magnifiquement terminé ; quelques jours de repasse préparaient les enfants aux examens ; on se promettait une splendide fête de Noël tant au village qu’à l’Alumnat. Les nouveaux se réjouissaient d’avance de la messe de minuit. Cependant, les informations de la Radio ne laissaient pas d’être inquiétantes. Ce fut la panique au village quand des groupes de fuyards arrivèrent harassés de fatigue et couverts de boue. Un autobus ramenant des réfugiés de Clervaux mit le comble à l’inquiétude ; on racontait que les Allemands mettaient tout à feu et à sang et l’on voulait fuir aussi. Que fallait-il faire ? En plein hiver fallait-il partir, évacuer les enfants ou les rendre à leurs familles, ou bien rester et remettre tout entre les mains de la Providence ? Elle se fit maternelle la Providence et nous dispensa de prendre des décisions ; un camion venu de Verlaine-sur-Ourthe coupa court à toute hésitation et montra la direction à prendre : puisqu’il en était temps encore, chercher des camions et ramener les enfants chez eux. Il fallut bien se résoudre à l’inévitable et modérer l’ardeur de nos enfants si décidés à passer la fête de Noël avec nous ; ce fut la consternation ; malgré tout, ils suppliaient et demandaient qu’on voulût bien les garder. Hélas ! Le danger était évident et le bruit du canon se rapprochait de façon inquiétante. La dispersion commença aux quatre coins de la Wallonie.

Le jeudi soir 21 décembre,
nous restions à la maison huit Pères, un frère convers, nos trois religieuses et deux enfants de Mabompré hors d’atteinte. Le soir, nous chantons quand même de tout notre cœur la neuvaine de Noël. Le vendredi 22, la bataille semble se déplacer vers Rochefort au sud-ouest de Bure ; nous gardons l’espoir que Bure ne verra pas grand’chose de la bataille, quand le samedi matin 23, les cheminots du village travaillant à Jemelle rentrent avec de mauvaises nouvelles : des Allemands y ont mitraillé les locomotives et ont renvoyé les ouvriers chez eux. Vers midi, un convoi américain traverse notre petit village ; aussitôt la population effrayée cherche refuge dans nos caves. La plupart de ces réfugiés n’en bougeront plus jusqu’au 16 janvier. À 14 heures environ de cette première journée d’angoisses, commença une canonnade et une mitraillade évoquant celles de notre libération en septembre, mais cette fois, il ne s’agit de rien moins que d’une nouvelle invasion ; les larmes jaillissent des yeux, les pauvres gens du village se terrent d’effroi dans nos sous-sols ; les Allemands sont là ! Le premier qui se présente à l’Alumnat est un tout jeune gaillard travesti en Américain. Il vient voir s’il n’y a pas d’Anglais et s’il n’y a pas de place pour quatre-vingts hommes ; je réussis heureusement à l’éconduire. Oui, les Allemands sont bien là, ce n’est pas un mauvais rêve, mais la triste réalité ! Pour combien de temps les aurons-nous ? En me posant la question, je songe à la déclaration du Général Eisenhower : « Ce n’est pas cette semaine, ni la semaine prochaine que nous pourrons repousser cette contre-attaque… » Et nos pensées s’envolent vers les régions de notre pays restées libres ; une nostalgie irrésistible nous saisit lorsque nous pensons à nos enfants dispersés et à notre œuvre paralysée de nouveau et pour combien de temps ? Mais il faut se résigner, accepter l’épreuve et l’offrir pour le pays et pour la paix. Dans les caves commencent le chapelet et les invocations à N.-D. de Bure qui, de la colline voisine, domine le village.

Les Allemands s’installent dans le village.
Ce sont de tout jeunes gens ; il y en a qui semblent ne porter que quinze ans ; un Alsacien monte la garde devant l’église paroissiale ; il harangue les passants en un français impeccable et il nous apprend que les munitions et même le ravitaillement ne suivent plus ; on le constate bientôt, les religieuses, institutrices du village, sont mises proprement à la porte de leur petite maison, et monsieur le curé est dépouillé de tout ce qu’il possède ; on n’épargne même pas le charbon ni les pommes de terre.

Dans la soirée, nous assistons de loin à la bataille
qui va détruire la ville voisine de Rochefort : canons, chars, avions, tout s’acharne sur la malheureuse ville sans défense ; les femmes, dans nos caves, pleurent sans se douter que Bure aurait son tour de bataille en règle… En cette fin de journée du samedi, presque tout le village se retire chez nous pour passer la nuit. Les Allemands ont posté des chars et des canons aux carrefours des chemins et donnent la nette impression qu’ils veulent s’accrocher au village pour le défendre coûte que coûte. Ils disent au tenancier d’un café « Pauvre Bure, pauvre Bure ! Beaucoup cadavres civils ! »

Le lendemain dimanche 24,
veille de Noël, dès 4 heures du matin, notre chapelle se remplit de monde pour la messe ; désormais Monsieur le Curé restera avec nous et les offices paroissiaux se feront chez nous ; aussi bien, nous menons une vraie vie de camp retranché ; le « château » comme les villageois appellent notre maison, est devenu un village fortifié où il est sûr de s’abriter. Pour tout ce monde, qui certains jours, atteint le chiffre de 600, les sœurs préposées à notre cuisine se dévouent nuit et jour à préparer de la soupe, du café, des tisanes, des pommes de terre.

Nous sommes à la veille de la belle fête de Noël !
Mais, au fait, on ne sait plus ni où l’on vit, ni quand on vit… Cependant la nuit est calme et chacun des Pères peut célébrer ses trois messes… Une pénétration s’est opérée dans les troupes allemandes occupant le village, et les jeunes soldats d’hier font place à des SS… Dans la journée de Noël, un lieutenant au visage dur et classique du guerrier prussien, fait irruption dans les caves et réclame qu’on lui livre un mendiant venu du village voisin ; il le fait avec de telles vociférations que la population en reste toute terrorisée. Quelques minutes plus tard, le même lieutenant reparaît, accompagné de soldats et hurlant « Man hat geschossen » « On a tiré » et il perquisitionne. Il prétend que l’on a tué deux Allemands dans la prairie voisine et que les coups de feu sont partis de notre maison ! Nous y sommes ; voici le prétexte au massacre, l’heure est grave, je fais un rapide acte de contrition et frémis à les voir tout fouiller et parcourir la maison, brisant les portes que le guide n’est pas assez subtil à leur ouvrir. Mais en réalité, il ne s’agissait pas de soldats tués, mais bien d’un poste clandestin émetteur qui, demeuré au village, ou tout proche, fournissait les renseignements aux alliés ; aussi pendant cinq jours vit-on les Allemands parcourir le village avec leurs appareils détecteurs de T.S.F. Nous eûmes dans cette vive alerte, une protection vraiment spéciale de la Sainte Vierge, car les Allemands ne virent pas, dans la chambre d’un Père, un vieil appareil émetteur hors d’usage qui traînait là, bien en vue. Aucun de nous, le Père en cause étant absent, ne soupçonnait la présence de cet appareil, et c’est peut-être ce qui nous sauva et nous rendit si audacieux devant les questions pressantes des Allemands en tournée de perquisition.

Les jours qui suivirent la Noël,
à part quelques coups de canon la nuit, il ne se produisit rien d’important. Mais une chose nous étonne : la route est libre de Beauraing à Bure, on ne voit ni Anglais, ni Américains… et par ailleurs, les Allemands ne progressent pas au-delà de Bure et semblent attendre quelque chose… Enfin voici que pointe une reconnaissance anglaise. De ma fenêtre, je la vois évoluer, j’aurais voulu pouvoir leur crier de ne pas avancer, mais nous n’osons faire un geste, l’ennemi nous entoure de toute part.

Bure est une position stratégique admirable
et quelques tanks-canons bien placés suffisent à la défendre. De plus dans cette position-clef, l’état-major allemand use de troupes d’élite dont les membres portent la croix de Stalingrad. Bure est entouré d’un cercle de mamelons que les Allemands mettent en état de défense, minant les plus petits sentiers, garnissant les creux des chemins de mitrailleuses bien postées ou de petits canons. C’est assez pour anéantir toutes les patrouilles anglaises s’aventurant sur les crêtes du village. Plus d’une reconnaissance anglaise fut ainsi fauchée quasi sous nos yeux à quelques centaines de mètres de notre maison : dans une de ces reconnaissances malheureuses trouvèrent la mort trois Belges, le comte de Villermont, le lieutenant Renkin, petit-fils de l’ancien premier ministre et le soldat Émile Lorphèvre dont le Patriote a reproduit les mâles et énergiques figures.

Bientôt l’artillerie entra en action ;
les alliés pilonnent notre village, cela dura trois jours et trois nuits. Mais l’ennemi est indécrochable de Bure, car il tient solidement un petit village en face de nous : Wavreille, qui lui sert comme d’avant-poste. La canonnade change de direction et dans la nuit nous voyons s’élever des lueurs d’incendie. Les chars allemands postés à Bure, montent vers Wavreille ; nous nous croyons délivrés, mais hélas ! nous nous réveillons le lendemain matin au milieu des Allemands plus nombreux que jamais. Nous pensions que les alliés avaient perdu la bataille de Wavreille, mais au contraire, les Allemands refoulés de ce village se rabattaient sur Bure. C’en est assez pour que les alliés s’acharnent à nouveau sur nous. Le jour de l’an fut le plus terrible ; la canonnade a repris, si intense, que nous ne pouvons célébrer la messe… et l’on commence à nous amener des blessés civils restés chez eux. C’est maintenant que nous constatons que notre maison et ses caves sont un abri sûr ; c’est lui qui sauva la population d’une tuerie épouvantable. Et quand l’Allemand disait « beaucoup cadavres civils » il avait vu les maisons en torchis et savait que le bombardement serait terrible et en effet, sans nos caves, la moitié des habitants eut péri.

Mais revenons aux événements militaires.
Commencée le 1er janvier la bataille devient de plus en plus violente jusqu’au 4 ; les groupes-estafettes anglais se montrent, à l’horizon ou proche de notre maison, de plus en plus nombreux. Un canon allemand caché derrière un mur de notre jardin provoque un tir systématique sur l’Alumnat que les Anglais prennent pour un bastion allemand ; les obus pleuvent autour de nous, une trentaine atteignent la maison et défoncent les toitures ; partout les vitres volent en éclats ; mais les murs sont solides et gardent à peine la trace des projectiles. Les coups se répercutent dans la tête, une petite fille de cinq ans crie. « Maman, ça toque trop fort. » Pour moi, je ne puis dire mon Bréviaire et l’un ou l’autre de nos hôtes se livre à des extravagances. Une dame cire les souliers avec sa confiture, une autre arrache les cheveux à un jeune garçon et déclare qu’elle plume son coq. Après l’ouragan, les plus hardis sortent. Des tanks anglais ont tenté de prendre d’assaut le village et gisent là-bas près de l’église le flanc ouvert ; Monsieur le Curé en rentrant chez lui heurte du pied un cadavre anglais qu’on a jeté dans sa cour. Tout à coup dans la nuit du jeudi 4 au vendredi 5, le feu cesse, un silence effrayant pèse sur tout le pays, cependant que la tête et les oreilles bourdonnent encore du bruit du canon, des grenades et de la mitraillade. Ce fut pour les armées en présence la nuit la plus effroyable. En effet, durant cette nuit des parachutistes anglais s’attaquèrent aux maisons remplies d’Allemands ; chacune fut l’enjeu d’un combat violent et le théâtre de corps à corps épouvantables. Le matin venu, spectacle inespéré : les Anglais sont dans le village, mais dans les logis gisent des cadavres entremêlés d’Anglais et d’Allemands en des postures grimaçantes, des gestes de menace ou de défense, abattus par un coup de poignard, une grenade ou une balle de révolver. Les parquets et les murs sont souillés de sang et disent assez l’acharnement du combat ; des baïonnettes, des couteaux, des grenades, des balles sans nombre attestent la multitude et la diversité des engins employés.

Bientôt la bonne nouvelle circule dans les caves :
nous sommes délivrés, on remercie Notre-Dame de Bure et l’on s’embrasse en pleurant. Cependant, le Capitaine anglais recommande la prudence et ordonne à tout le monde de rester en place car la chasse à l’Allemand et la mitraillade rendent les routes dangereuses. Personne ne bouge, sauf un brave homme qui veut aller soigner ses bêtes et se fait abattre. Le village n’est pris qu’à demi. La gendarmerie est pleine d’Allemands et le soir la bataille recommence. Un tank anglais est touché et flambe ; les maisons voisines, rangées en cul-de-sac, deviennent la proie des flammes ; treize habitations y passent ainsi. Les lueurs de l’incendie se reflètent jusque chez nous ; la foule de nos réfugiés est prise de panique et se rue vers la sortie en criant « le feu est au château ! » Il fallut toute la rude vigueur des religieux moins émotifs pour empêcher une folle ruée vers le dehors et contenir ces pauvres gens apeurés : leur imagination fatiguée par quinze jours de réclusion et de bataille leur avait fait croire à l’incendie de notre maison, à cause des lueurs qui s’élevaient dans le ciel.

Une nouvelle émotion nous attendait,
heureusement de courte durée. Ce vendredi 5 à peine passé, lorsque nous nous éveillons le samedi matin, la joie de la veille fait place à la stupeur, le village, durant la nuit s’est vidé d’Anglais : tout indique leur fuite précipitée : abandon de toutes sortes d’objets ; longues vues, habillements et traces de combats ! Les Allemands reparaissent au village. Heureusement, ils n’ont pas leurs chars et il semble qu’ils aient l’unique intention de recueillir leurs blessés et leur matériel. Ils disparaissent définitivement le samedi 6 janvier au soir. Durant trois jours, Bure sera le « No man’s land ». Trois journées dangereuses, car des patrouilles des deux armées circulent dans la région ; l’accalmie nous enhardit cependant ; mais on se trouve soudain et traîtreusement pris dans une fusillade ou une canonnade inattendue ; c’est ainsi que je manquai d’être abattu, alors que je me rendais simplement de la maison à l’étable et qu’une religieuse tentant de rejoindre sa maison n’échappa à une mort certaine qu’en sautant dans sa cave. Enfin, le mercredi 9 janvier, c’est la fin d’un long cauchemar et la délivrance définitive ; les Allemands ont tout à fait abandonné la région et les Anglais font leur entrée au village. Un capitaine anglais demande à voir le supérieur qu’il traite de Monseigneur et lui confie solennellement la « mission » de distribuer un chargement de vivres à la population réfugiée chez nous.

La circulation en ce moment est encore dangereuse :
les chemins sont infestés de mines ; il est bon de ne pas s’écarter de la grand’route. Un jeune garçon imprudent l’apprend à ses dépens alors qu’il se rendait à Lesterny… Mais nos réfugiés ont hâte de voir leur… village et leurs maisons. Spectacle lamentable d’un champ de bataille où les cadavres des hommes et des bêtes voisinent, recouverts de neige ; le sol labouré par les obus ont un mélange de sang et de boue ; les maisons éventrées exposent les pauvres choses auxquelles des êtres humains attachaient tant de prix ; les ruines fumantes du carré de maisons brûlées clouent au sol les propriétaires impuissants qui sont là le regard fixe et la tête branlante. Et dans ce matin brumeux, la lumière jaunâtre qui flotte sur le pays nous offre un spectacle de désolation et d’épouvante qui arrache aux soldats anglais des exclamations de pitié : « Pauvres gens », disent-ils et leur regard semble exprimer la volonté de venger cela.

Nous sommes à la mi-janvier
et la vie reprend dans la privation de tout. Les maisons manquent de carreaux ; pour notre compte 360 grands carreaux font défaut ; les radiateurs ont sauté, les conduites sont crevées, les plafonds s’effondrent de tous côtés ; nous sommes sans feu, sans eau et sans lumière. Notre Seigneur n’est plus à l’abri dans la désolation d’une chapelle sans vitraux, le vin gèle dans les calices ; les chambres sont des glacières ; il n’y a plus que la cuisine pour nous réchauffer et nous abriter. Toute la vie se concentre là, avec le sourire et la bonté de nos braves sœurs comme baume sur nos blessures. C’est dans cette cuisine accueillante que nous avons l’honneur de recevoir la visite des plus hautes autorités du pays venant visiter les caves qui ont sauvé la vie à toute une population. C’est là que d’émouvantes scènes ont uni l’Alumnat aux familles de nos grands morts de Bure, Monsieur Renkin et Monsieur le Comte de Villermont dont nos murs ont eu la fierté de garder leurs dépouilles glorieuses jusqu’au jour de leur inhumation.

Mais eux sont morts pour que la Belgique vive et ressuscite,
c’est la grande leçon qu’ils nous donnent. Il ne sert de rien de geindre et de gémir ; constatons les dégâts et au travail. Les âmes attendent des chefs, des prêtres capables, l’Alumnat ne peut pas chômer et bientôt, malgré la neige et le froid, la maison se transforme en chantier, les Pères en artisans et grâce à quelques amis les brèches des toits se colmatent, les fenêtres retrouvent leurs yeux, les matelas se piquent, la maison fait sa toilette et Pâques apportent avec son beau soleil une résurrection inespérée. Et on put bientôt songer à fixer la rentrée au 9 avril. Tout n’est pas parfait et la nuit plus d’un alumniste se réveille en proie au cauchemar provoqué par les trous béants dans le plafond, mais la pluie et le vent n’y entrent pas et c’est le principal. Il a fallu revenir au système des corvées eau du début de la fondation ; le Père Économe me traite parfois de téméraire quand il voit le trou de sa caisse. Mais les alumnistes sont tous revenus avec même quelques nouveaux, ils sont quatre-vingt-six, cela donne de la vie, de la joie, de l’entrain, du travail, de l’ardeur, de la piété et Dieu qui donne aux petits des oiseaux la pâture aura soin de ceux qui se confient en sa Providence.

L’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption

Vie de château : le Collège d’Alzon à travers le 20e siècle (1re partie)
par Ann Zabus et Benoît Strépenne

Télécharger ce document au format pdf

Campé dans un petit village,
entouré de prairies tranquilles, l’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption aurait pu s’isoler du monde. Mais au contraire, au fil de son histoire, l’école qui deviendra le Collège d’Alzon a toujours veillé à suivre le meilleur de l’évolution sociale tout en assurant à ses jeunes une formation solide et réfléchie, dans une ambiance familiale. Les mêmes valeurs l’animent depuis plus de cent ans.

Dès 1871, le Père Emmanuel d’Alzon,
fondateur de la congrégation des Assomptionnistes, ouvrait en France des alumnats. À une époque où les ouvriers et fermiers n’avaient d’autre avenir que l’usine ou les champs, il voulait rendre le sacerdoce accessible aux enfants les moins fortunés et s’engageait ainsi dans la voie de la démocratisation des études.

Lorsque, à la charnière des 19e et 20e siècles,
les lois Combes chassent de France les congrégations religieuses, une partie des Assomptionnistes trouve refuge en Belgique. Le 16 octobre 1900, le P. Pierre Descamps et 15 garçons d’origine modeste s’installent dans le château de Bure, ancienne résidence d’été des abbés bénédictins de Saint-Hubert, propriétaires de Bure pendant près d’un millénaire. L’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption est né.

Confisqué et vendu comme bien national
par les révolutionnaires français en 1794, le château, comme l’appellent aujourd’hui encore les habitants de Bure, a traversé le 19e siècle sans modifications majeures. Le 20e le marquera profondément. Le monument, ravagé par deux incendies, sera constamment adapté aux exigences nouvelles de sa fonction scolaire.

Mais revenons en 1900
et au bâtiment que découvrent les premiers élèves et leurs professeurs et laissons la parole au P. Emmanuel Bailly, cité par le P. Désiré Deraedt dans son étude Bure 1900 :

‘En vérité, quand nous arrivâmes à Livry en 1886, alors qu’il n’y avait que le vieux bâtiment, nous n’avions pas un local aussi confortable que celui de Bure. La distribution laisse à désirer ; mais elle peut s’améliorer assez aisément : c’est, à mon sens, une belle et solide maison, à chambres magnifiques, propre, bien bâtie, bien conservée, entourée d’un enclos agréable et assez vaste. C’est près d’un joli village, très bon et très catholique. C’est contigu à une grande ferme bien tenue par des gens très honnêtes et des domestiques convenables. Il y a des combles très hauts, très dégagés, très vastes : on peut y établir salles, cellules, etc. Les murs ont, encore sous le toit, une épaisseur de près d’un mètre. L’enclos a des arbres avec quelques allées suffisantes bordées de sapins, avec un verger considérable et un potager étendu et très facile à cultiver : il faudrait ici le plus tôt possible un ou 2 frères convers capables de jardiner un peu.

P. Dieudonné, Nicolas, Anna – 1919
Album Alumnat de Bure 1900-1919

Il y a de 15 à 16 belles pièces, la plupart de 30 à 36 mètres carrés, assez élevées, sans compter 3 petits dortoirs, 1 salon-chapelle, 1 salon-parloir, 1 réfectoire, une cuisine, un magnifique escalier et vestibule, et un corridor de près de 2 mètres allant d’un bout à l’autre au milieu des pièces. L’appareil de construction est en pierre dure et apparente (autrement solide et sérieux que les moellons et le plâtre du vieux bâtiment de Livry) ; les fenêtres sont géminées et très belles, en pierre et de style ; les portes sont grandes et en chêne comme les parquets. Les charpentes des toits sont en excellent état et très belles. Le bâtiment a 56 mètres de façade et 14 mètres de profondeur avec 4 tours aux extrémités de la maison et de la ferme.’

De tout cela subsiste aujourd’hui bien peu de choses.
C’est que, nous l’avons dit, le 20e siècle n’épargnera pas le château. Le 29 janvier 1918, un premier incendie ravage la majeure partie de la ferme, n’en laissant subsister que le logis des fermiers et le porche d’entrée. Deux des quatre tours dont parle le P. Bailly sont en ruine. La partie du bâtiment qu’occupent les Assomptionnistes est sauve, mais pour bien peu de temps encore.

Si, pendant la Première Guerre mondiale,
l’école avait pu garder ses portes ouvertes, l’incendie de 1918, les dégâts occasionnés par le passage de troupes allemandes en septembre de la même année et des problèmes financiers constants la contraignent à la fermeture en 1920.

L’Alumnat Marie-Médiatrice

Vie de château : le Collège d’Alzon à travers le 20e siècle (2e partie)
par Ann Zabus et Benoît Strépenne

Télécharger ce document au format pdf

Campé dans un petit village,
entouré de prairies tranquilles, l’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption aurait pu s’isoler du monde. Mais au contraire, au fil de son histoire, l’école qui deviendra le Collège d’Alzon a toujours veillé à suivre le meilleur de l’évolution sociale tout en assurant à ses jeunes une formation solide et réfléchie, dans une ambiance familiale. Les mêmes valeurs l’animent depuis plus de cent ans.

1925 est l’année d’un nouveau départ,
symbolisé, comme souvent par la suite, par un nouveau nom. Le P. Nestor Craisse dirige l’Alumnat Marie-Médiatrice. Vingt élèves commencent à Bure leurs trois premières années d’humanité. Ils effectuent ensuite la Poésie et la Rhétorique à Sart-les-Moines, précurseur de l’actuel Collège Saint-Michel de Gosselies.

Dès 1934,
pour s’aligner sur l’organisation belge de l’enseignement moyen et assurer l’homologation des diplômes, on ajoute à Bure une quatrième année d’enseignement. L’école compte alors 75 élèves et, une première fois, le manque de place se fait sentir.

En 1936,
le P. Jean-Emmanuel Lieffring, directeur depuis 1934, décide la construction de l’aile de la chapelle. Elle comportera un réfectoire, des classes et une étude, des chambres, un lavabo et une chapelle dont on profitera toutefois bien peu de temps.

Le 8 juin 1938 vers 9 heures du matin,
un incendie se déclare dans la sacristie installée à l’extrémité de cette aile nouvelle. Très vite, chapelle et lavabo sont la proie des flammes. Les étages inférieurs sont protégés par les matériaux durs qui les séparent du haut. Mais le feu parvient à l’ancien château qu’il détruit presque entièrement.

8 juin 1938

En octobre 1938,
la reconstruction est suffisamment avancée pour que les cours puissent reprendre. Elle a, dans une certaine mesure, respecté le style de l’ancien bâtiment, mais il ne reste malgré tout plus grand-chose de l’ancien château. La façade classique en pierre de grand appareil qui donnait sur la cour intérieure et l’escalier monumental de l’aile centrale sont détruits. Seuls une tour côté village, le porche et le logis de la ferme subsistent après les deux incendies qui l’ont ravagé à 20 ans de distance.

Alumnat Bure (après l’incendie) – 1938
escalier central

L’alumnat affronte vaillamment la Seconde Guerre mondiale.
L’hébergement d’enfants juifs vaudra au P. Jean-Marie Decorte, supérieur durant ces années difficiles, le titre de ‘Juste parmi les Nations’. En 1944, pendant l’offensive von Rundstedt, le château abrite dans ses caves les habitants du village. Les combats seront particulièrement durs à Bure et les dégâts nombreux : obus dans la façade, toitures éventrées, vitres brisées… À nouveau, il faut réparer.

L’Institut Marie-Médiatrice

Vie de château : le Collège d’Alzon à travers le 20e siècle (3e partie)
par Ann Zabus et Benoît Strépenne

Télécharger ce document au format pdf

Campé dans un petit village,
entouré de prairies tranquilles, l’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption aurait pu s’isoler du monde. Mais au contraire, au fil de son histoire, l’école qui deviendra le Collège d’Alzon a toujours veillé à suivre le meilleur de l’évolution sociale tout en assurant à ses jeunes une formation solide et réfléchie, dans une ambiance familiale. Les mêmes valeurs l’animent depuis plus de cent ans.

En 1951,
les élèves de Sart-les-Moines quittent le Prieuré et viennent grossir le nombre des élèves de Bure. 92 jeunes gens étudient six années complètes, dans la section gréco-latine. Ce changement de structure s’accompagne d’un changement de nom : l’Alumnat Marie-Médiatrice devient Institut Marie-Médiatrice.

Pour héberger correctement ces nouveaux venus,
l’école doit s’agrandir une seconde fois en 1955. Parallèlement à l’aile de la chapelle s’élève une première section de l’aile de la salle de théâtre. Elle comprend un dortoir, des classes et une grande salle dans laquelle théâtre, cinéma et gymnastique essaieront de faire bon ménage. Cette construction rend malheureusement nécessaire la destruction de la dernière tour. On rehausse également la partie de l’aile centrale épargnée par l’incendie de 1938. Désormais, à part quelques portes, chambranles et une cheminée, les seuls vestiges de l’ancien château appartiennent à la ferme voisine.

Le Collège d’Alzon

Vie de château : le Collège d’Alzon à travers le 20e siècle (4e partie)
par Ann Zabus et Benoît Strépenne

Télécharger ce document au format pdf

Campé dans un petit village,
entouré de prairies tranquilles, l’Alumnat Notre-Dame de l’Assomption aurait pu s’isoler du monde. Mais au contraire, au fil de son histoire, l’école qui deviendra le Collège d’Alzon a toujours veillé à suivre le meilleur de l’évolution sociale tout en assurant à ses jeunes une formation solide et réfléchie, dans une ambiance familiale. Les mêmes valeurs l’animent depuis plus de cent ans.

Les années cinquante, soixante et septante
modifient profondément la vie sociale. En 1966, le Concile Vatican II adapte le monde chrétien à la seconde moitié du vingtième siècle. Le P. Richard Maas, devenu directeur en 1964, oriente son établissement dans le sens de l’ouverture au monde moderne. En 1967, prenant le nom du fondateur de la congrégation, l’Institut devient le Collège d’Alzon et manifeste ainsi son évolution d’une institution pour vocations religieuses à un établissement ouvert à tous les jeunes gens.

En 1970,
à l’initiative du P. Pierre Charon, directeur en 1969, l’aile de la salle de théâtre, plus courte jusqu’alors que celle de la chapelle, est prolongée et le U qu’est devenu le bâtiment principal prend ses dimensions actuelles.

À la rentrée de septembre 1972,
le Collège connaît une étape essentielle dans son évolution : cinq filles se glissent dans ses 138 élèves. En 2006, elles représenteront 51,9 % de sa population, soit 206 élèves sur un total de 399.

Le 20e siècle se termine
par un nouveau chantier : les premiers coups de pelle de la construction du hall omnisports sont donnés en mai 2000. Inauguré lors des fêtes du centenaire de l’établissement, le 14 octobre 2000, il est le signe concret de la confiance avec laquelle le Collège d’Alzon se prépare au 21e siècle.